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        " LE THÉÂTRE D’ÉCRIRE "

 

Écrit sur la musique de : Sonny Rollins «All the things you are» (10 mn)

 

Je m’appelle Moni Grégo, c’est un pseudonyme. J’anime des Ateliers d’écriture théâtrale depuis1971. J’écris depuis toujours, sans désir, reptilienne, comme on respire c’est uniquement de la parole, des voix, du théâtre, ça jaillit des mains.

 

Dans le premier temps de l’Atelier, nous allons nous présenter les uns les autres, pas directement, mais par l’intermédiaire de messagers, de portes paroles parmi nous.

Vous devrez avoir en permanence du papier et un crayon sous la main. Écrivez autant que vous le voulez : ce qui vous passe par la tête, du coq à l’âne, des images, des sensations, des divagations, ne prenez surtout pas de notes !

 

Tout d’abord quelques petites phrases de moi que vous allez entendre régulièrement :

- Ici il y aura uniquement de la fiction, on avancera masqués. Personne ne fera le tri entre mensonge et vérités, originalité et plagiat.

- Débusquez votre espace intérieur ! Régnez sur votre territoire !

- Fermez les yeux, allez à rebours, soyez voyants ! L’avenir est derrière nous.

- Du muscle, du souffle, du nerf ! de la souplesse, des abdos, de l’articulation, de la rigueur mais aussi du «lâcher prise»…

- Énergie, tension, délié, jubilation, rythme et… Rock’n’roll !…

- Pour écrire il faudra tour à tour écrire et désécrire. Bref, trouver le geste qui passe à l’acte.

- Mais ne croyez pas que vous allez écrire en Atelier, on n’écrit réellement que seul.

- Et surtout : N’oubliez pas de désobéir !

 

Vous êtes 15 personnes ou moins. Il y a des tables, des chaises, des pupitres, un espace scénique.

Vous allez faire office d’auteurs, de lecteurs, d’acteurs, de metteurs en scène, de public…

Vous le voyez, j’ai amené des objets, des images, des photos, un diffuseur de cd, de la nourriture, des parfums, quelquefois, un diffuseur de dvd, un classeur avec des transparents où vous pourrez glisser vos

textes ou d’autres documents. Nous passerons de l’écriture à la lecture, à la mise en jeu, à la parole… et ainsi de suite… et vice versa…

Nous allons nous fixer un objectif final, quelle que soit la durée et la fréquence de nos rencontres. Ce sera : une lecture publique, un spectacle, une édition, une vidéo, une exposition… au choix.

Personne n’est obligé de lire ses textes publiquement personne n’est obligé de rien d’ailleurs, seul le geste d’écrire est une obligation car je me suis déplacée spécialement pour ça.

 

D’ailleurs dans mes ateliers, sans exception, tout le monde a toujours écrit, d’une manière ou d’une autre, même les illettrés dont on a décrypté les paroles, ou dont on a tenu la main.

Souvent, j’amène quelqu’un d’autre : un acteur, un photographe, un cinéaste, un plasticien…

Nous écrirons vite (maximum1/4 d’heure pour chaque texte d’une quinzaine de lignes environ) à partir d’une consigne précise.

Comme je n’accepte d’animer des Ateliers que lorsque leur contenu est libre ou qu’ils proposent des thématiques qui ont à voir avec mes préoccupations de création du moment, la consigne naît de ces préoccupations, de ces recherches, et de l’écoute du groupe évidemment. On peut donc le dire ici : aucun Atelier ne ressemble à un autre. Il n’y a pas de méthode. Pas d’Atelier «Clés en mains».

 

Assez souvent je fais moi-même des lectures de textes courts ou de petites phrases qui percutent quelque chose du moment. J’en ai sélectionné quelques-unes pour vous, aujourd’hui :

De Sophocle : «Ainsi sont les hommes avec un grand H., ils détruisent, ainsi sont les hommes avec un grand H., ils construisent.» Molière : «Votre sonnet ?… Il est tout juste bon à mettre au cabinet.» Racine : «Errante et sans dessein je cours en ce palais, ah ! ne puis-je savoir si j’aime ou si je hais ?» Jean-Luc Godard : «l’art c’est l’exception, la culture c’est la règle et toujours la règle tend à détruire l’exception.» Yves Reynaud : «Je n’ai besoin de personne, je suis assez grand pour me faire du mal tout seul». Antonin Artaud : «Et d’où vient cette abjection de la saleté ?» Hermann Melville :«Je préfèrerais ne pas…» Jean Genet : «Quelqu’un rêve Madame !» Samuel Beckett : «L’amour rend mauvais c’est un fait certain». Ludwik Wittgenstein : «Ce qu’on ne peut pas dire il faut le taire». Robert Schneider : «Ce qu’on ne peut pas dire il faut le dire, ce n’est pas aussi élégant mais la vérité n’est jamais élégante». Bertolt Brecht : «Chaque matin pour gagner mon pain je me rends au marché où l’on vend des mensonges. Plein d’espoir je m’installe parmi les vendeurs».Bernard-Marie Koltès : «Et je ne sais toujours pas comment je pourrais… le dire…»

 

Les textes lus peuvent être commentés par moi et les participants.

Il sera extrêmement rare que l’on revienne sur la forme ou le contenu de l’écrit, même si toute remarque peut toujours être faite à tout moment.

 

Ces Ateliers font feu de tout bois, mais de tout ce bois venu d’une forêt où je me promène tout le temps… Ils sous-entendent une écriture solitaire, la désignant par son absence. Ces moments partagés seront des moments privilégiés où chacun renouera avec ses moteurs poétiques intérieurs, où chacun sera souvent ébloui de ce qu’il -ou elle- produit. Car, on peut le constater sans cesse : l’Atelier d’écriture est un lieu de petit miracles, de révélations. Et, s’il n’y a pas de méthode, il y a certainement des formules. Dans ces Ateliers, tout le monde écrit, souvent de très beaux textes, à partir du dévoilement du paradoxe suivant : - comment écrire de soi avec une langue apprise historiquement façonnée par les mouvements, et des pouvoirs en place, et des révolutions de la rue ? - c’est possible… Si aucun des mots que nous écrivons n’est de nous, il n’en reste pas moins que nous allons écrire avec, et accomplir un geste engagé que nous serons en mesure de signer, car nous en sommes les auteurs. Autant je suis persuadée qu’écrire un livre ou une pièce de théâtre demande un souffle et des qualités qui ne sont pas donnés à tout le monde, autant j’ai pu être charmée de réaliser maintes et maintes fois que 15 lignes de toute beauté étaient à  portée de main de la plupart d’entre nous, tour à tour. Très vite le groupe sent que, dans cet espace, on respire quelque chose comme un air de liberté, un mélange de gravité et de légèreté, réellement. Assez souvent s’il y en a une, la hiérarchie habituelle du groupe bascule, et ceux qui étaient considérés comme nuls –y compris en matière littéraire- écrivent très régulièrement les meilleurs textes.

Quelques fragments écrits récemment par des participants : - «Tu es transparente : une fenêtre suspendue dans le vide, ouvrez-là et glissez lentement laissez-vous entraîner et rejoignez l’infinie incertitude des sens». Valérian/ -  «Tu ne reviendras pas, tu serviras le mal en perdant tout ce que tu portes encore de bon dans ton cœur déchiré». Issam/ - «Le bruit vient d’ailleurs et m’extrait de ma sérénitude, ça vient de dehors comme une plainte un sanglot d’enfant je scrute les rues d’Oubliville, rien !» Malika/ «Il faudrait arriver à sortir du merdier par le haut…»  Oh pardon !… ça c’est de moi…

Oui… Je ne peux que constater que mon travail d’atelier, même s’il a été fructueux auprès de gens qui ont découvert des liens avec l’écriture qu’ils ne soupçonnaient pas possibles, a été submergé par les mouvements d’une époque qui n’a pas su déclarer ces pratiques prioritaires et accepte un flot de plus en plus grand d’illettrés, d’analphabètes, d’incultes. Sur les terrains c’est de pire en pire.

Les moyens consacrés à ces actions sont de plus en plus petits. Les partenaires, même les plus sûrs, tendent à une diminutions des financements. Moi-même qui suis beaucoup demandée, je refuse souvent des propositions venues de certains «décideurs» qui se croient obligés de formater et d’imposer aux artistes des thématiques, des concepts, tout en leur proposant deux à trois fois moins d’argent que pour une propositions équivalente dans les années 90, alors que les salaires permanents, eux, augmentent à peu près normalement.

 

Finalement, il y aura eu dans l’Atelier, une liberté prise qui va puissamment déconstruire ce qui serait prémédité, qui bouleverse les habitudes, transgresse les codes. Comme naturellement, de l’inattendu surgit, les participants se découvrent avec bonheur, autres que ce qu’ils croyaient être.

Je pense que mon geste est un acte de transmission organique où les mots encadrent un essentiel qui ne sera pas dit, mais qui imprègne tout le temps de l’échange. Ma posture est d’énergie, douceur, fermeté, écoute, indulgence, rigueur, humour… toutes ces sortes de choses qui se conjuguent au jour le jour.On n’en finirait pas d’en parler… Il en naît des objets solides, et parfois, des écrivains.

Alors «les dispositifs du désir d’écrire du théâtre en ateliers» ?… Je crois qu’ils vont avec l’architecture invisible de ces désirs, réels ou rêvés, mis en jeu dans ces espaces et dans ces temps partagés. Voilà pourquoi ils sont indéfiniment à réinventer avec la calme certitude que tout cela qui se joue dans ces rencontres va nous échapper, nous surprendre par ses suites imprévisibles et agissantes.

 

Moni Grégo  (Théâtre de l’Est Parisien 20/04/2005)  <cie.delamer@yahoo.fr> 

 

                                                  " En avoir "


ÉVOQUER, RÉVÉLER, CRÉER, ÉCRIVENT-ELLES.

Oui, Obama c’est bien, mais : à quand une femme métisse noire  à la Présidence ?

  Y a du travail dans l’amour, et tout ça, au fond, qu’on écrit, ne vous y trompez pas, c’est de l’amour ! Parce que moi, ça va... mes journées sont pleines et j'ai tant à faire encore...
Je les vois venir ces jeunes garçons et ces jeunes femmes-écrivains, eux, perdus, s'accrochant aux conventions, elles se heurtant à ces murs visibles ou invisibles, prêtes à se reformater à la hache des désirs archaïques, riantes, ignorantes du prix payé par les générations précédentes, et replongeant dans les éternels, dissolvants et pesants archétypes féminins...

VOIR VENIR ?

Les masques en tombant ne remettent pas forcément les pendules à l’heure.

  Même si, depuis quelques années, des remous de société, des luttes personnelles ou collectives laissent émerger (jusqu’à ce que l’émergence s’étiole), ça et là, quelques personnalités féminines parmi les artistes dont l’œuvre compte, être femme et créatrice ne va pas de soi. On peut observer la toujours grande disproportion dans le nombre d’hommes et de femmes artistes, publiés, exposés, aidés, suivis, reconnus.
Rien n’est encore juste et simple en ce domaine.
  Un artiste, lorsqu’il est en contact avec ce qui le pousse jusqu’au geste de produire un objet, une œuvre, un moment de vie, n’est plus, ni homme, ni femme, ni enfant, ni vieillard, ni mémoire, ni amnésie, ni destruction, ni construction, ni désir, ni volonté, ni peur, ni courage, ni mensonge, ni vérité, ni silence, ni larmes, ni sourire, ni bruit, ni animal, ni humain, ni matière, ni vide, et pourtant aussi tout cela à la fois, et bien d’autres choses

encore !

  Dans cette confrontation où pour l’un, l'Autre est féminin, cet envol dans l'inconnu, vers les cimes et les abîmes de soi-même, qui privilégie “l’anima”, la finesse, la fragilité, le don… les hommes, eux, s'accomplissent. Ils ouvrent le grand livre, entrent dans l’exaltante aventure du “Je est un autre”, s’étonnent de ce secret fertile d’être double, de ce double jeu exaltant.
De l’écart du monde, de la si nécessaire solitude, du dialogue avec leur féminité, ils sortent grandis, gagnants.

  Les femmes, elles, devant le choix de se confronter à “l’animus”, de vivre une virilité qui leur semble, la plupart du temps, encombrante, ou de tourner en rond dans le vertige du féminin qui va vers encore plus de fêlure, de faille, de vulnérabilité... prisonnières d’une spirale folle et sans issue, les voilà qui se désarment, s’épuisent, se démultiplient, se désagrègent.
  Et, sauf si elles deviennent George Sand, Gertrude Stein, Marguerite Yourcenar, Hélène Cixous, Ariane Mnouchkine… (ces femmes qui ont assumé la rencontre avec leur part masculine et qui ont été protégées aussi bien que des hommes créateurs), elles deviennent souvent folles, déconsidérées, détruites, abandonnées, suicidées... comme Camille Claudel, Clara Schumann, Frida Khalo, Virginia Woolf, Diane Arbus, Janis Joplin, Marilyn Monroe, Édith Piaf, Aloïse Corbaz, Artémisa Gentileschi, Louise Brooks, Dalida, Séraphine de Senlis, Sarah Kane…
  Ou il arrive qu’on les supprime comme Zahra Kazemi dite Ziba, Sharon Tate et son bébé tués par Charles Manson, la belle actrice libanaise Susanne Tamim poignardée, Margaret Strauss brillante concertiste assassinée par son mari, Giuseppina Pasqualino di Marineo, violée et étranglée à Istambul, Kathy Felner, frappée à mort à Vienne, Olympe de Gouges décapitée, Dulcie September descendue à bout portant…
  À moins que, comme Colette ou Marguerite Duras à la fin de leur vie, faisant mine d’être revenues de leur insolente jeunesse, une rencontre amoureuse, une passion, étaye ce corps de lutte avec l'ange et les dragons qu'est le corps de l'artiste… Que seraient devenues Marguerite Duras et son œuvre sans la rencontre avec Yann Andréa, dans un moment où, dangereusement alcoolique, elle était visiblement rentrée dans un processus final ? Nous n'aurions probablement jamais pu lire "La maladie de la mort", "La pluie d'été", "la douleur", "L'amant", ni tous les textes d'après 1981 et les films et les mises en scène, et les propos.
  Quant à Colette, elle aussi très choyée jusque sur le tard, elle fut, finalement, si entourée de gens aimants, aimés, qu'elle eut le loisir de décider librement du rythme de ses moments choisis d’écriture, de solitude, ou de dialogue avec le monde.

Qui a mesuré réellement, la part secrète de création rendue possible par les forces discrètes, tues, oubliées de toutes ces femmes effacées qui ont épaulé, dans l'ombre, l 'aventure des créateurs masculins ? Et -sauf rarissime exception- existe-t-il un homme qui a su protéger la création féminine aussi “naturellement” que des femmes l’ont fait, depuis toujours, envers un artiste, la plupart du temps masculin ?

Il semblerait, encore de nos jours, que les artistes femmes sans “anges gardiens” soient vouées à certains enfers, quelles que soient leurs capacités de joie, d’humour, leurs aptitudes au bonheur...

  N’avez-vous jamais observé, lorsque vous êtes une femme qui crée, cette étrange chose qu’est la surprise dans les regards qui attendent un autre corps, une autre voix, un autre sexe, une autre figure ?
Les images, les représentations, ont décidément la vie dure. L’ouverture est sans doute dans nos forces de changements des vieilles formes de représentations, qui trouvent si peu de tribunes en ce moment, dans la vitalité des générations futures, dans leur capacité à réinventer les modes de vie, ne supportant plus ceux qu’on leur impose et qui ont fait leur temps, dans leur capacité à partager entre filles et garçons, tous les gestes, des plus extraordinaires aux plus quotidiens, sans aucune discrimination…
Mais que de lourdeurs, que de gâchis jusque-là !

  Je m’amusais en écoutant, il y a quelques jours à peine, Jean-Pierre Vincent répondre d’un ton léger sur France Culture à une question à propos de ce déséquilibre au théâtre, des places de pouvoir artistique si peu occupées par des femmes… Il répondait très souriant, et assez désinvolte quelque chose comme : “… ça vient, ça viendra, regardez Julie Brochen, Muriel Mayette. Ça se fera tout doucement avec les générations à venir...”
Oui, cher Jean-Pierre Vincent, mais quel dommage si, pour une question de générations vous n’aviez pas pu nous donner “La Cagnotte”, “Woyzek”, “Les Précieuses et L’Impromptu”, “Le Misanthrope”, “Germinal”, “Dans la jungle des Villes”, “La tragédie optimiste” et tant d’autres chefs d’œuvre de théâtre, si vous n’aviez pas pu travailler aussi magistralement avec Michel Deutsch, Bernard Chartreux, Dominique Muller, André Engel… simplement parce que vous auriez été… une femme ! Seriez-vous aussi désabusé et serein devant cette question ?

  Désolée d’enfoncer le clou mais je viens d’apprendre avec un certain frisson glacé qu’un nouveau mot vient d’être inventé. C’est “féminicide”, qui signifie : meurtre d’une femme tuée sans aucune autre raison que d’être une femme. Il existe même un calcul des “femmes manquantes” : plusieurs millions, particulièrement en Chine et aux Indes par avortement à l’annonce du sexe du bébé à venir.

“Le réel est si porteur d’épouvantes et de jouissances paroxystiques mêlées, que seuls les poètes en risquent une approche. Devant son surgissement, nos pâles réalités résistent du poids gigantesque des traditions, des conventions, d’un confort suicidaire.
N’oublions pas que tout pourrait être autrement” (Clarissa Pace).

Alors, pour finir encore… Encore un désir de poète en forme de vœu :
“Nous voulons explorer la bonté contrée énorme où tout se tait.” (Guillaume Apollinaire).
Je m’y emploierai. Et vous ?

 

Moni Grégo

Invitée du diwan du 4 mai 2010

 

 


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