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De Jean-Pierre Desthuilliers


Ou* et ?

Piécette en une marine

 

Indications scéniques :
La scène est une étendue plate et sableuse.Pendant toute la durée de l'intrigue, l'astérie se déplace lentement du côté jardin vers le côté cour, soit pour les spectateurs dans le sens de l'écriture à l'occidentale.Si la scène n'est pas assez large, le metteur en scène pourra imposer à l'astérie un déplacement en boustrophédon du genre de celui que l'on observe pour le mouvement apparent des planètes intérieures sur la sphère des fixes. L'hippocampe, lui, nage de manière circulaire autour de l'astérie, en tournant dextrorsum. Ceci induit pour lui une trajectoire cycloïdale, projection plane d'une hélice, à la manière de celle des planètes du système solaire dans son déplacement vers l'apex.

     Ces indications rédigées en langage astronomique ont pour but de matérialiser l'aspect cosmique . du drame bref, intense et ennalagique que vivent l'astérie et l'hippocampe

 

  Dialogue

 

* (elle agite une branche) Bonjour, moi c'est étoile de mer

? (à part)Tiens, une noble (il soulève son chapeau, puis le repose sur sa tête) Moi, c'est hippocampe associé

* (étonnée) Ah bon…et où est l'autre, puisque vous me semblez seul ?

? (étonné à son tour) Mais je suis seul, enfin… (galamment) seul avec vous

* (d'un ton assuré) D'accord, mais hippocampes associés, cela implique d'être deux

? (d'un ton ferme) Absolument exclu, puisque si j'étais deux je ne serais pas singulier

* (conciliante) Oui, en effet, vous êtes bien singulier, mais associés implique au moins une paire

? (il réfléchit)…Je crains un malentendu, je vais vous l'écrire (de sa queue, il trace dans le sable " hippocampe associé")

* (elle déchiffre) Ah bon, c'est bien singulier…(triomphante) il manque le s final, vous vous êtes trompé !

? (catégorique) Mais il n'y a pas de s, à la fin ; à la fin c'est (il épelle) a s s o c i é, associé …

* (elle remue une branche comme le doigt de quelqu'un qui en sermonne un autreMais vous n'avez pas le droit d'écrire cela comme çà, si vous êtes associé, c'est forcément à un autre, donc il faut un s

? (à part) Elle n'a pas compris… (calmement) je ne suis pas dissocié, n'est ce pas ?

* (moqueuse) Non, sinon vous ne seriez pas un mot entier, mais une espèce de scrabble avec dix lettres

? (interloqué) Un crabe avec dix quoi ?

* (écartant deux branches comme on écarte les deux mains paumes vers le haut  pour appuyer une explication) Eh, je voulais dire un petit tas de lettres, avec 3 p, pas facile à caser…

? (docte, lentement) Vous admettez bien que je ne suis pas dissocié ?

* (souriante et un peu sarcastique) Oui, et à nous deux vus de la salle nous devons ressembler à un point d'interrogation qui danse autour d'un astérisque…

? (ignorant la remarque, et catégorique) Alors, si je ne suis pas dissocié, je suis associé !

* (réticente) Ah bon ; ah bon ; mais à qui ?

? (amusé) Vous êtes obstinée, vous. Et si moi je vous disais que vous n'existez pas

* (elle sursaute et retombe à plat sur le sable qui volette lentement) Comment ça, je n'existe pas ?

? (d'un ton détaché) Oui, vous êtes morte, Gérard de Nerval l'a même publié

* (elle s'exclame) Ah celui-là…(puis à voix plus douce) Son homard m'a bien un peu cherchée, mais il tenait la laisse courte et je m'en suis bien tirée…(très vite) Et il a publié ça où ?

? (l'air ennuyé, voire attristé) J'ai vu l'annonce, en deuxième ligne : <<ma seule étoile est morte…>>

* (étonnée) Peut-être, mais pourquoi ce serait moi ?

? (il rythme chaque morceau de la phrase d'un coup de nageoire dorsale) Parce que vous êtes seule, et vous êtes étoile, donc vous êtes l'étoile seule, ou bien la seule étoile...

* (désemparée) En voilà une idiotie, c'est aussi idiot que l'hippocampe associé sans s

? (sur le ton de la confidence) Non, ça ce n'est pas une idiotie, c'est un énallage, m'a dit mon conseiller en communication

* (goguenarde) Ah oui, un énallage, pour enaller ?

? (d'un ton neutre, en articulant bien) Non, pas pour s'en aller, mais pour faire marcher…et ça marche

* (avec curiosité) Et ça consiste en quoi au juste ?

? (professoral, avec une pointe de suffisance) Ca consiste à faire exprès une vraie fausse erreur de syntaxe, pour attirer l'attention, comme si l'on parlait d'<<état uni>>, au singulier, ou si je vous disais j'ai vu <<un échinoderme pentaradial à six branches>>

* (elle réfléchit) Pour l'état uni, je suis perplexe en effet, par un principe un état c'est désuni…(puis plus rapidement) mais le coup des six branches ça ne m'étonne pas ; l'an dernier après que le homard de Gérard de Nerval m'ait un peu bousculée je n'en avais plus que quatre

? (vivement) Certes, mais quatre ce n'est pas six

* (aussi vivement) Non, mais la différence avec cinq c'est toujours un

? (toujours aussi vivement) Oui, mais si on peut perdre une branche, difficile d'en avoir de plus que la norme (un silence)

* (elle se parle à elle-même)Oui Oui Oui…(avec assurance) Je crois que j'ai compris l'ennalage. Je peux faire un test ?

? (ironique) Bien sûr, quand vous serez morte…

* (enjouée mais tout juste) Je vous trouve bien cavalier, de parler de ma mort sans cesse !

? (très sérieusement) Ah, cheval peut-être mais cavalier sûrement pas ! (puis courtoisement) Mais que vouliez-vous tester ?

* (avec vivacité) Un énallage. Deux, même…Je peux ?

? (cérémonieusement) Après vous…

* (à part) Bon. J'y vais…(articulant bien) Pouvez-vous me dire la différence entre un hippocampe ?

? (surpris) Entre un hippocampe et quoi ?

* (victorieuse) Ce n'est pas la bonne réponse… Ce n'est pas la bonne réponse…

? (toujours surpris) Ah, et quelle est la bonne réponse ?

* (définitive) Eh bien, il ne sait ni nager !

? (offusqué, bredouillant presque) Mais ça n'a…ça n'a…ça n'a pas de sens !

* (joyeuse, pendant que l'hippocampe s'agite) Alors c'est bien un énallage, j'ai tout compris, c'est lumineux, c'est lumineux…!

? (il se reprend et s'immobilise) Tiens vous êtes arrivée. Bonne nuit, étoile de mer illuminée.(il soulève son chapeau, s'incline, et disparaît en coulisses)

* (elle agite une branche en signe d'adieu) Merci, bonne cavalcade, hippocampe associé esseulé. (elle rentre en coulisses à son tour)

 

JPD

Crédits

Merci à :

-à ces deux grands poètes de style très différent que sont Gérard de Nerval et Georges Rémy

-aux incontournables Guy Debord, apôtre verbal de la dérive urbaine, et Raymond Devos, apôtre urbain de la dérive verbale

-à Donatella Saulnier, dresseuse d'hippocampe, avec qui j'ai eu le plaisir d'échanger quelques courriels au sujet de l'hippocampe associé, et qui m'a fait la suggestion d'en construire une synthèse un peu développée – là, nous sommes franchement dans la coïncidence des opposés chère à Nicolas de Cues – sous forme d'article. J'ai choisi le dialogue.

Comme chacun sait, une piécette est une petite pièce ; en eau douce, on parle plutôt de seinette, ou de saynette.

Comme chacun sait derechef, une marine est un tableau où la mer sert de décor

Ainsi que l'aurait formulé Guy Debord dans un document encore inédit, intitulé Henri Bergson, du sourire au surrire en passant par le rire,  il s'agit ici d'une mise en scène fondée sur le cosmique de répétition

Cette réplique a été reprise, sous une forme un peu différente, par Georges Rémy, alias Hergé, dans sa bande dessinée On a marché sur la Lune, page 31, strip 3, case 1


Première publication dans : Actualité des amis du blog-hippo le 11 mai 2009


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