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  Depuis trente ans qu’ils se sont installés en France, les ateliers d’écriture ont été l’un des lieux et l’un des instruments les plus pertinents dans la transmission de ce qui semblait à la grande majorité d’entre nous un acquis majeur de l’humanité : le livre.

Moi qui ai vécu une partie non négligeable de mon activité professionnelle sur ce terrain, j’ai animé des ateliers d’écriture dans des situations fort diverses : dans des hôpitaux psychiatriques et généraux, des prisons, des établissements scolaires de tout niveau, un théâtre, plusieurs grandes entreprises internationales, des centres de formations pour les assistantes sociales, les infirmières, les éducateurs, les directeurs de prisons et d’établissements culturels, théâtres, opéras, etc… J’ai fait écrire des ouvriers de chez Renault, des cadres d’IBM, des garçons de course et des professeurs, des taulards et des juges, des fous et des psychanalystes, des gosses de diplomates et des mômes de banlieue, et même des étrangers qui n’ont à leur disposition que quelques dizaines de mots de français.

Chaque fois, l’aventure a été différente, mais je crois pouvoir dire qu’elle n’a jamais été ni négative ni hors de propos. À peu d’exceptions près, l’atelier d’écriture a toujours été le lieu de retrouvailles fortes avec les mots vivants, les mots qu’on a dans le corps, comme l’écrivait récemment un jeune collégien. L’atelier a souvent été le lieu de victoires retentissantes contre la fatalité, la reproduction des inégalités sociales, l’exclusion.

Mais depuis quelques années, j’essuie des échecs. Pas partout bien sûr. Pas à la fac, avec les étudiants de lettres. Pas dans mes stages où les gens s’inscrivent volontairement. Pas non plus au collège, encore qu’il soit plus difficile que par le passé de capter l’attention des jeunes, puis de vaincre leur résistance à s’impliquer dans l’acte d’écriture. On y arrive néanmoins, parfois au prix de quelques rappels à l’ordre.

Mais il existe une frange de jeunes gens, qui représentent une fraction non négligeable de la société de demain, et avec lesquels les ateliers ne marchent pas. Ces jeunes sont scolarisés, ils n’ont pas de difficulté de lecture, ils ne sont ni illettrés ni étrangers (ceux-là, au contraire, même s’ils sont totalement marginalisés par rapport à l’école, vivent l’atelier comme une chance, et même une dernière chance).

À côté de jeunes en voie de marginalisation, ceux dont je parle, ceux qui m’inspirent une très grande inquiétude, sont extrêmement normaux, ordinaires, massivement ordinaires. Ils vont au lycée professionnel, par exemple, ils auront un métier et ils le savent. Mais venez leur parler de livres, mettez-les en situation d’écriture, et ils vous le diront sans agressivité : ils s’en foutent. Pour eux, le livre n’existe pas. C’est un truc d’intello, et les intellos ne sont pas désirables. Un écrivain ne leur en impose pas du tout. Ils s’en tapent grave. Et tranquillement, ils le lui disent. Leur rêve, c’est le 4X4, la villa avec piscine, une femme blonde et deux gosses. Et qu’on vienne pas les faire chier avec les livres.

 

Véronique le Goaziou, dans un rapport sur les pratiques lectorales des jeunes en voie de marginalisation, note que ces jeunes, bien sûr, n’aiment pas lire. Mais qu’ils ne font pas non plus semblant, comme leurs pairs il y a trente ans. Pas de bluff culturel, note-t-elle, surprise. Car il était presque acquis pour les sociologues que lire était une pratique systématiquement surestimée, y compris par ceux qui ne lisaient pas.

Le Goaziou constate, elle aussi, que les jeunes les plus hostiles à la lecture ne sont pas ceux qui sont le plus en échec devant le livre. Au contraire, note-t-elle, ceux-là adoptent un regard prudent. À l’inverse, les jeunes qui n’ont pas de problèmes de compétence lectorale ou qui ont la situation la moins difficile (sur le plan familial, social, économique…) ou qui sont le plus sûrs d’eux et de leurs capacités, ou qui ont des perspectives d’avenir souriantes, etc., portent un regard dur, à la limite du mépris parfois, sur la lecture et les lecteurs. Car ils sont persuadés, à tort ou à raison, qu’ils peuvent vivre (et même vivre bien) sans être obligés de s’adonner à une activité qu’ils n’apprécient pas.

À partir du moment où les jeunes savent lire et peuvent utiliser cette compétence à la demande, quand ils le désireront ou en auront besoin, alors, dans leur esprit, c’est comme s’ils pouvaient s’abstenir de lire. Le savoir lire est fondamental selon eux – tous prétendent qu’on ne saurait aujourd’hui vivre si on ne sait pas lire – mais l’activité lectorale (et plus encore l’aimer lire) sont bannis. Contrairement à ce que l’on pouvait imaginer, ce ne sont pas forcément ceux qui sont le plus perdus ou le plus en difficulté, qui prennent de la distance et se méfient de la culture légitime ou, ici, de la pratique lectorale. Ce sont plutôt ceux pour lesquels l’injonction du devoir-lire pèse moins, d’une part parce qu’ils savent lire et d’autre part parce qu’ils peuvent assumer leur personnalité sociale et ce qu’ils aiment faire dans la vie de tous les jours.

Ils peuvent alors rejoindre les rangs de ceux qui, aujourd’hui – résultat de ce mouvement de banalisation et de désaffection à l’égard de la lecture – estiment que l’on peut ne pas lire (et vivre pourtant des expériences existentielles et émotionnelle fortes) en toute licence et sans honte.

Les rangs de ceux-là, qui estiment aujourd’hui en toute licence et sans honte qu’on peut se passer du livre, sont légions. Et de plus en plus décomplexés.

Comment en est-on arrivé là ?

 

Du scientisme à la haine de la culture

Le mouvement s’amorce à la fin du XIXè, en 1882, date à laquelle une filière « moderne » est créée, pour laquelle l'apprentissage du latin n'est plus obligatoire. L’apparition puis l’hégémonie des filières scientifiques, fait d’idéologie au départ (culture du progrès, de l’industrialisation), se double de pressions économiques. Les filières scientifiques, réputées présenter les meilleurs débouchés, attirent les meilleurs élèves qui par un effet boule de neige sont systématiquement dirigés vers ces filières.

Dans le même temps, les « humanités » qui semblaient l’indispensable socle de toutes les études (Science sans conscience n’est que ruine de l’âme) se réduisent à peau de chagrin, et peu à peu, la sélection des scientifiques tend à se passer au maximum de l’écrit rédigé (en lui préférant par exemple le QCM).

On peut donc dire qu’un mouvement de fond des sociétés industrialisées, après avoir opposé dans un premier temps les sciences à la Culture (celle dont on cause au ministère du même nom), est de renier cette Culture au profit de la science.

C’est un mouvement lent, qui porte sur plusieurs générations. Malraux, qui est en France ce qu’on a fait de mieux comme ministre de la Culture, est aux affaires de 1959 à 1969. Dans les années soixante-dix, quatre-vingt, on entendait encore les voix de Sartre, Barthes, Foucault, Deleuze, Claude Simon, Nathalie Sarraute, Marguerite Duras… Des philosophes et des écrivains dignes de ce nom. Des penseurs.

 

En 1985, Claude Simon recevant le Nobel citait un gougnafier de critique, qui s’était demandé si le Nobel attribué à Simon ne signifiait pas la fin du roman. La sortie du gougnafier avait fait rire aux éclats les sérieux messieurs Nobel. Je ne suis pas sûre qu’aujourd’hui tout le monde en saisirait bien le sel, il faudrait d’abord qu’on ait quelques idées de l’histoire littéraire.

Bref, Je ne vais pas vous faire le refrain de l’âge d’or.

Les temps changent, et voici ce qu’ils nous disent. Par exemple en 2006, le candidat de l’UMP à la présidence de la République, répondant à une question sur l’Université, déroule le charmant tableau d’avenir que voici : Dans les universités, chacun choisira sa filière, mais l’Etat n’est pas obligé de financer les filières qui conduisent au chômage. L’Etat financera davantage de places dans les filières qui proposent des emplois, que dans des filières où on a 5000 étudiants pour 250 places.(…) Vous avez le droit de faire littérature ancienne, mais le contribuable n’a pas forcément à payer vos études de littérature ancienne si au bout il y a 1000 étudiants pour deux places. Les universités auront davantage d’argent pour créer des filières dans l’informatique, dans les mathématiques, dans les sciences économiques. Le plaisir de la connaissance est formidable mais l’Etat doit se préoccuper d’abord de la réussite professionnelle des jeunes.

Ne prenons pas à la légère, disaient les responsables de l’époque de la Maison des écrivains, ces déclarations du candidat de l’UMP. Pour lui, l’Etat n’a pas à assumer le prix de la Culture. La MEL, aujourd’hui reléguée dans une luxueuse villa du XVIè arrondissement, ne s’indigne même pas qu’un grotesque de la majorité présidentielle exige d’un des écrivains phare de la littérature contemporaine un devoir de réserve comme un vulgaire trouffion.

Ce qui pouvait passer pour des bourdes d’un candidat particulièrement inculte apparaît depuis son élection pour ce que c’est en réalité : un programme.

Les humains dont ce type-là est le porte-voix sont en guerre contre la Culture. La Révision générale des politiques publiques, évidemment passée inaperçue, enterre l’idée que l’État y est pour quelque chose, dans la Culture. À l’intérieur de ce vaste ensemble, l’éducation est une cible prioritaire : ces gens-là rêvent de remplacer le service public par des formations privées au service des entreprises. C’est à l’éducation évidemment, et pas au train de vie de l’Elysée, ou des ministres et des députés, qu’on s’en prend sous prétexte de crise, en supprimant des milliers de postes, en 2009, en 2010. À l’intérieur de l’éducation, l’enseignement de l’Histoire est particulièrement visé. Ces gens-là prétendent non seulement la récrire, l’Histoire, en fonction de leurs intérêts, mais imposer que leur narration soit enseignée à l’école (vous vous souvenez, la récupération de Guy Môquet, les bienfaits de la colonisation. Au festival de Cannes aussi, c’est à dire visant l’enseignement hors des murs de l’école, l’UMP et l’extrême droite tentent d’imposer leur réécriture de la guerre d’Algérie et tentent de faire interdire le film de Boudjedra, Hors-la-loi.)

La cible favorite de ces gens-là, c’est aussi la littérature. La sortie du candidat UMP sur la Princesse de Clèves n’est pas une gaffe, mais une pensée sinon profonde, du moins de fond : en novembre 2009, la Direction du livre et de la lecture au ministère de la Culture est purement et simplement liquidée, englobée dans une direction des médias et industries culturelles : tout un symbole. Et aussi des financements, notamment via le CNL, de quantité de publications courageuses. En 2009, le ministère de la Culture suspend l’opération Lire en fête pour la repenser. Je n’ai jamais été grande fan des flons flons accompagnant la lecture, mais l’opération avait au moins le mérite de braquer pendant trois jours les projecteurs sur les livres, d’impliquer des milliers de classes et de professeurs, de favoriser les rencontres avec les auteurs. Bref, si on avait évacué le côté hystérico médiatique de l’opération et qu’on l’avait étalée sur l’année au lieu de la concentrer sur 3 jours, ça aurait été parfait. Cette année, sans commentaire superfétatoire, la manifestation est tout bonnement supprimée. Moi-même, je n’ai réalisé que ces jours-ci qu’elle n’existait plus.

Car c’est ce qui me frappe le plus dans cette guerre contre la Culture. L’indifférence générale. Tout se passe comme si nous avions déjà abdiqué. Nous sommes tellement habitués à vivre dans une société non seulement étrangère aux valeurs de la Culture, mais en guerre contre ces valeurs, que nous n’en attendons plus rien. Pas même la conservation des acquis.

 

Car ce n’est évidemment pas un homme, quelle que soit sa position, qui peut défaire des siècles de culture. C’est une organisation sociétale, un consensus. Quand le président de la République française se prend un fou rire sur le plateau des Glières pendant une cérémonie à la mémoire des Résistants, un monde parle à travers son corps. Un monde qui a relégué l’humain à la périphérie de ses préoccupations.

Dans ce monde, le consensus se fait autour de l’idée que la littérature, par exemple, est un loisir. Vous avez le droit de faire de la littérature ancienne, mais ça ne sert rigoureusement à rien et le contribuable ne paiera pas pour ça. Donc la littérature, ce truc inutile, ça sert juste à bronzer moins con. Ce qui compte quand on lit un livre, c’est de ne pas s’ennuyer. De ne pas se prendre la tête, comme on dit, toujours sous une forme négative, Ah quand même ! On va pas se prendre la tête !

L’idée qu’un livre est une œuvre de réflexion sur le langage, les liens du corps et des mots, l’organisation intime du corps du langage, ou encore la représentation, la mémoire, le quotidien, l’infra-quotidien, et qu’il y a lieu précisément de se la prendre, la tête, à deux mains, et de réfléchir ; l’idée que la littérature n’est pas une histoire bien troussée est en train de disparaître. Comme le passé simple. Personnellement je ne regrette pas le passé simple, assez moche à l’oreille, mais l’indigence de la littérature contemporaine me coupe bras et jambes.

 

Et comment pourrait-il en être autrement ? Car l’édition s’est prise dans l’engrenage économique de la rentabilité. Elle s’y est prise : verbe réfléchi. Je veux dire que l’édition n’a pas résisté. Elle s’est couchée, l’édition, au pied du veau. D’or, c’est possible. Mais même pas sûr. C’est-à-dire qu’elle s’est alignée sur des critères qui non seulement n’étaient pas les siens mais contredisaient les siens. Car toute l’histoire de la pensée le prouve : il y a antagonisme irréconciliable entre pensée et rentabilité. Celui qui pense, ce qui s’appelle penser, on le jette, on le brûle, on lui fait mille misères, voyez Galilée, Giordano Bruno, Salman Rushdie et tant d’autres, que l’on ose plus brûler dans la société contemporaine. On se contente de faire autour d’eux le silence.

La littérature contemporaine sélectionnée et corrigée par les services commerciaux de nos éminentes maisons d’édition ne laissera assurément pas de traces profondes dans l’histoire. Sans doute les Simon, les Duras et les Sarraute de notre temps existent bel et bien quelque part, mais pris dans un tel tsunami de niaiseries rentables qu’on peine à les apercevoir. D’autant que les critiques littéraires censés nous alerter ont la plupart du temps d’autres cocktails à chasser. D’ailleurs, combien sont-ils, les véritables critiques littéraires, aujourd’hui, c’est-à-dire ceux qui sont capables d’aller au-delà de leur petit ressenti personnel pour produire une analyse ? À mon avis, on devrait pouvoir les compter sur les doigts d’une main.

C’est le littéraire, cet art des mots au-delà d’eux-mêmes, qui est en danger de mort.

 

De la haine de la culture à la culture de la haine

Nous croyons avoir la chance de vivre une période de paix. Mais cette paix apparente cache une vraie guerre : la guerre contre l’universalisme humain, dont la littérature est l’expression la plus haute.

On parle de la montée des communautarismes comme si c’était toujours les autres, les communautaires. Mais il faudrait faire la liste des lois anti-étrangers promulguées depuis une dizaine d’années, comme on a pu faire celle des lois antisémites en Allemagne avant-guerre, pour se faire une idée de l’ampleur du phénomène. Il faudrait faire la liste des dérapages calculés de ministres ou députés afin d’autoriser l’expression raciste, rappeler cet ignoble débat sur l’identité nationale et le mettre en relation avec le buzz de la burqa (le teigneux qui se prend une claque se retournera toujours pour se venger sur le plus faible. Leur débat est un bide, ils s’en prennent aux femmes, et aux femmes les plus démunies. Bref, entrer dans ce chapitre nous mènerait hors de notre propos.

Je citerai seulement la voix de la France au pouvoir, droite dans ses bottes de brute, intimant aux diplomates de l'Organisation internationale de la francophonie, l’ordre de devenir les « ambassadeurs de l'intransigeance francophone ».

L’intransigeance francophone ! Combinée à l’inculture crasse du premier représentant de la France, l’intransigeance francophone ressemble bel et bien à un programme guerrier.

 

Notre société n’est pas en crise. Nous vivons simplement dans une région du monde d’où les capitaux s’en vont parce qu’ils n’ont plus de profits à y faire. Nous voilà sur le carreau, cocus de l’Histoire s’il en fut, avec notre service public fossoyé, nos retraites strangulées et notre programme de la résistance en berne, mais guère plus capables, semble-t-il, de comprendre ce qui nous arrive que le canard à qui la fermière vient de trancher la tête sur le billot, et qui poursuit son tour de basse-cour à toute vitesse sur ses petites pattes affolées.

La France toute entière ressemblera sous peu aux régions minières qu’ont abandonnées les investisseurs après avoir accumulé du capital sur le dos des mineurs. En dépit de notre francophonie décomplexée, nous ne fonderons pas d’empire. Et c’est tant mieux. Mais ce qui est grave, c’est que dans cette zone qui va vivre ce qu’ont vécu avant elle tant de territoires ravagés par l’organisation capitaliste de la société, on mène une guerre impitoyable contre tous ceux qui pourraient nous éclairer sur notre situation et nous amener à, très simplement, vivre autrement, pour que nous unissent de nouvelles valeurs humaines, et peut-être aussi d’anciennes que nous serions amenés à redécouvrir.

 

Notre résistance doit, peut s’exercer à cet endroit.

La littérature est entrée en résistance, écrit Georges Picard, contre un ennemi qui n’a pas de visage, qui n’a que l’identité vague et grise de l’indifférence.

Je suis d’accord avec lui à ceci près que le combat ne se mène pas seulement contre l’indifférence, mais plus cruellement contre la revendication d’inculture. Et dans ce combat, l’atelier d’écriture est un poste avancé.

Car l’enjeu, on l’aura compris, va bien au-delà du politique. Il concerne l’accès au symbolique, à la pensée autonome et à la loi, à l’histoire du sujet et des peuples.

Parce que l’acte d’écrire ne ressemble à aucun autre.

L’acte d’écrire suppose de se représenter l’autre, absent. L’acte d’écrire suppose de se représenter l’autre, le lecteur par exemple, absent, mais en soi. L’acte d’écrire suppose d’accepter d’avoir en soi un autre, c’est-à-dire de ne pas se représenter soi comme un bloc, dit moi, opposé au bloc ennemi, l’autre.

Chaque fois que je me suis cherché,

J’ai trouvé les autres

Et chaque fois que j’ai cherché les autres,

Je n’ai trouvé que mon être étranger.

Ces paroles simples de l’être humain nommé pour toujours Mahmoud Darwich sont nos armes. Écrire dans l’atelier d’écriture, c’est aussi croiser la chance de les entendre, de les méditer, de se les approprier – car en littérature la propriété est à qui veut la prendre.

L’acte d’écrire implique aussi la solitude et le silence – silence relatif d’ailleurs, puisque nombre de mes étudiants par exemple écrivent avec des écouteurs et de la musique dans les oreilles. Mais silence au sens d’absence de parole, absence d’injonction, absence de préconisation venues du dehors, alors même que nous vivons dans un monde saturé d’injonctions (pubs, panneaux de signalisation, radars, caméras de surveillance qui, si elles ne servent à rien sur le plan policier, rappellent du moins à chacun qu’il existe une norme à laquelle il doit se conformer). Affronter ce silence de soi à soi devant la page blanche n’est pas une mince affaire. Il y a de la panique à laisser s’installer cet espace propice à l’émotion et au souvenir.

Affronter la solitude, pour beaucoup de ces jeunes chez qui l’organisation en bandes semble relever de la survie, ne va pas non plus de soi. Que dois-je, que puis-je penser, aimer, désirer seul ?

Chaque « écriture », pour reprendre un mot de Patrick que j’aime bien, « faire des écritures » ; chaque écriture est ainsi le terrain d’une foule d’expériences psycho-sensorielles qui sont, quoique microscopiques, des moments clés dans la construction de la personne. À ceux qui ont été dressés contre ce qui les fait humains par une classe dirigeante ayant rompu avec l’humain, à ceux-là précisément, l’atelier d’écriture est absolument nécessaire.

 

L’acte d’écrire, plus qu’aucun autre acte, les rendrait à leur humanité, ces jeunes pour qui le livre « ça pue la mort », pour qui l’écriture c’est peau de balle.

Mais l’atelier d’écriture ne s’impose pas. On ne peut pas vouloir que ces jeunes, pour leur bien,  fasse l’atelier d’écriture comme on a imposé à la génération de mon père, pour son bien, d’apprendre le Français à coups de trique sur ses doigts de petit bouseux.

Alors quoi faire ? Eh bien très simplement : je ne sais pas. Je cherche depuis pas mal de temps, et je ne trouve pas.

J’ai longtemps passé, quand je vivais à Paris, pour une animatrice d’atelier d’écriture tout terrain, celle qu’on envoyait dans les banlieues pourries que ralliaient des RER caillassés par les adolescents. J’ai fait des ateliers avec des jeunes délinquants, casquette à l’envers et joint au bec, qui traînaient des baskets comme des paquebots. J’ai travaillé à Trappes, à Sarcelles, à Gennevilliers. J’en garde des souvenirs éblouis. Avec ces jeunes en révolte, la littérature sortait toujours gagnante. Je me souviens avoir lu, à des ados en LEP, les Pensées de Pascal, assise sur le puits des granges de Port-Royal où la légende dit qu’elles furent écrites. Et j’ai entendu de la bouche d’un grand Ali, qui aurait pu m’aplatir d’une pichenette et qui ne jurait, au début de l’atelier, que par ce film imbécile de Kassovitz intitulé La Haine, je l’ai entendu de mes propres oreilles, Ali, commenter Le Pari de Pascal d’un ébloui : Balèze, Blaise !

Oui, je peux le dire sans me vanter puisque c’est fini, et que je le tiens de la responsable de ces opérations à la Maison des écrivains, par exemple, ou d’autres… : personne ne résistait longtemps au bonheur de l’écriture, dans mes ateliers.

Mais aujourd’hui, ceux d’aujourd’hui qui n’en ont tout simplement rien à foutre des livres, je ne les atteins pas. Et je crois que c’est très, très grave. Nous sommes en 1940, et si nous voulons être à la hauteur de notre dignité d’humains, nous avons à nous organiser.

 

                                                                                                     Virginie Lou - 2010


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